Chapitre 1 — Quarante-sept centimètres
Gabriel Saintjean avait vu beaucoup de manières de quitter le monde, et rarement des élégantes. Les pendus tiraient sur leur propre cou avec une obstination triste, les noyés gonflaient comme si la mort avait voulu les punir une deuxième fois, les suicidés par médicaments avaient souvent l’air de dormir mal dans une chambre trop rangée, et les assassinés gardaient presque toujours sur eux la vulgarité de celui qui les avait tués. Hélène Vignal, elle, flottait dans son salon à quarante-sept centimètres du parquet, bras légèrement ouverts, tailleur bleu nuit parfaitement en place, cheveux gris courts tirés vers le sol sans l’atteindre. Elle était morte, mais l’appartement continuait de lui obéir. Dans ce genre de quartier, même les cadavres semblaient conserver une forme de standing.
Le salon donnait sur une avenue silencieuse, avec de grandes fenêtres, des rideaux épais et cette lumière propre des appartements où personne ne cherche jamais ses factures dans un tiroir. Deux bibliothèques couvraient un mur entier. Des livres de droit, de l’histoire politique, quelques romans que personne n’avait dû ouvrir depuis leur achat, et une rangée de photographies posées sur un meuble bas : Hélène Vignal avec une jeune femme brune devant un lac, Hélène Vignal décorée par un ministre, Hélène Vignal dans une robe claire au bras d’un homme qui souriait comme les gens sourient quand ils savent déjà qu’ils partiront. Sur la table basse, un verre de vin blanc à moitié plein, un dossier ouvert, un stylo aligné avec trop de soin et un téléphone posé écran contre le bois. Rien ne criait. Rien ne saignait. Rien ne se défendait. Le problème était précisément là. Le décor ne ressemblait pas à un meurtre, mais à un rendez-vous auquel la gravité avait oublié de venir.
Simon Valois entra derrière Saintjean sans toucher au chambranle, réflexe de flic ou d’homme élevé dans des maisons où les boiseries coûtent plus cher que les voitures. Il avait gardé son manteau, une coupe trop nette, des chaussures qui prétendaient être simples avec l’arrogance discrète des objets chers. Saintjean le remarqua sans le vouloir. Il remarquait toujours les chaussures. Ce n’était pas une théorie sociale, seulement une vieille habitude : les gens mentent avec leur bouche, rarement avec leurs semelles. Valois regarda la victime, puis l’appartement, puis la victime encore, comme s’il cherchait déjà la phrase qui permettrait de relier le corps à tout ce qui l’entourait. Saintjean connaissait ce regard. Le lieutenant allait transformer un cadavre en symptôme avant même que le légiste ait confirmé l’heure du décès.
Valois baissa la voix, sans quitter la morte des yeux.
— Une magistrate, deux cent cinquante mètres carrés, et un corps en installation d’art contemporain. La presse va adorer.
Saintjean enfila ses gants lentement.
— Commence par trouver comment elle tient. Tu écriras le communiqué révolutionnaire après.
Valois s’accroupit près du parquet sans franchir la limite matérialisée par les rubans techniques.
— Je dis que la mise en scène parle. On ne choisit pas cette victime-là par hasard.
— Personne ne tue par hasard. Même les abrutis ont une logique. Mauvaise, mais une logique.
Un gardien de la paix, trop jeune pour avoir déjà compris que la peur se voit même quand on se tient droit, attendait près de l’entrée avec son carnet ouvert. Il avait dû être le premier arrivé, ou le premier assez bête pour rester dans la pièce. Saintjean lui demanda de reprendre depuis le début, sans enjoliver, sans hypothèse et sans le mot impossible. Le garçon expliqua que la femme de ménage avait découvert le corps à sept heures douze, qu’elle avait hurlé dans le couloir, que le voisin du dessous avait appelé police secours, que les pompiers étaient montés, qu’ils n’avaient touché à rien après avoir constaté qu’ils ne pouvaient toucher à rien sans comprendre ce qui tenait la victime. Saintjean nota la précision dans sa tête : même les pompiers, qui n’étaient pourtant pas des poètes, avaient senti que poser les mains sur ce corps revenait à entrer dans un piège.
— Caméras ? demanda Saintjean.
Le gardien répondit avec soulagement, parce que les caméras appartenaient encore au monde normal.
— Hall, ascenseur, parking, entrée de service. Le syndic envoie les accès. Le gardien dit que l’enregistrement du hall a sauté entre vingt heures et vingt-deux heures hier soir.
Valois tourna vers Saintjean un visage déjà contrarié.
— Pratique.
Saintjean observa la montre de la morte, un petit modèle ancien au bracelet de cuir noir.
— Les choses pratiques sont rarement des coïncidences. Sauf dans les rapports administratifs.
Marie Delmas était allongée sur le parquet sous la victime, en travers de la pièce, les mains gantées croisées sur son ventre, comme si elle avait décidé de se reposer sous le problème au lieu de le contourner. Elle ne portait pas de blouse, seulement un pantalon noir, un pull gris et des lunettes rectangulaires qui lui donnaient l’air d’avoir été déçue par l’humanité dès la maternelle. Sa sacoche médicale était ouverte près d’elle avec une organisation qui rendait immédiatement honteux tous les sacs de policiers. Elle parlait peu, mais lorsqu’elle le faisait, les gens avaient tendance à se rappeler qu’ils avaient un corps et que ce corps finirait un jour sur sa table.
Saintjean se pencha légèrement.
— Delmas, vous avez quelque chose ?
La légiste ne bougea pas tout de suite.
— Parquet ciré, aucun frottement visible, pas d’appui sous le corps. Et un mouton de poussière derrière le canapé. Aucun lien probable avec l’affaire, mais lui au moins coopère.
Valois se pencha pour mieux voir.
— Elle est morte avant d’être suspendue ?
Marie Delmas tourna la tête vers lui sans se relever.
— Bonne question, ce qui va m’obliger à être aimable. Rigidité installée, lividités incompatibles avec la position actuelle, aucune réaction musculaire liée à une chute. Elle était morte avant d’être placée ici.
Saintjean regarda la femme flotter avec plus d’attention encore.
— Cause ?
Marie Delmas se redressa enfin et retira ses lunettes.
— Pour l’instant, j’ai un corps très poli qui refuse de m’aider. Pas de blessure, pas de strangulation apparente, pas de cyanose franche, pas de mousse, pas d’injection évidente. Je veux l’autopsie, les toxiques et moins de respiration de chapelle autour d’elle.
Luc Morel entra à ce moment-là avec une mallette métallique, une lampe rasante et l’air légèrement offensé des hommes qu’on appelle trop tard alors qu’ils sont persuadés qu’ils auraient compris plus vite que les autres. Personne dans la brigade ne l’appelait Luc, sauf l’administration, ce qui prouvait bien que l’administration ne connaissait personne. Pour les autres, il était Houdini, parce qu’il avait passé trop d’années à faire disparaître des pièces, ouvrir des menottes sans clé et expliquer à des flics vexés que leurs yeux étaient des balances médiocres. Il salua Delmas d’un mouvement du menton, ignora Valois assez poliment pour que cela se remarque, puis s’arrêta devant la victime avec un intérêt presque professionnellement tendre.
Houdini posa sa mallette.
— Elle ne flotte pas.
Valois regarda le vide sous le corps.
— On voit tous la même chose.
— Justement. Tout le monde voit la même chose, et tout le monde se trompe au même endroit.
Saintjean croisa les bras.
— Épargne-nous la conférence, trouve le truc.
Houdini alluma sa lampe et dirigea le faisceau vers le plafond, puis vers les moulures, les coins du salon, les cadres, les appliques murales.
— Impossible, c’est un mot de spectateur. Moi, je cherche le truc. Si ça tient, c’est retenu, posé, équilibré ou verrouillé. S’ils veulent qu’on regarde le cadavre, c’est que le salon travaille aussi.
Marie Delmas referma sa sacoche.
— Tant que vous n’arrachez rien à ma morte, faites votre numéro.
Houdini sourit.
— Vous dites toujours morte comme si elle vous appartenait.
— Elle est plus calme que vous. C’est déjà un début de relation.
Saintjean s’approcha de la table basse sans toucher au verre. Le dossier ouvert concernait une audience disciplinaire, rien de spectaculaire à première vue, seulement des pages de procédure, des dates, des initiales. Hélène Vignal avait été présidente de chambre à la cour d’appel, cinquante-sept ans, divorcée, une fille installée à Montréal, une carrière propre comme les vitres de son salon. Trop propre peut-être, mais Saintjean se méfiait de cette facilité. Les morts riches n’étaient pas plus coupables que les morts pauvres. Ils avaient seulement des appartements qui donnaient envie aux vivants de chercher plus vite une faute morale.
Derrière lui, Valois photographiait les objets, insistant sur les cadres, les décorations, les signes de vie sociale. Saintjean sentit l’agacement familier lui remonter dans la nuque.
— Tu cherches quoi, Valois ?
Le lieutenant zooma sur une photo de la victime devant un bâtiment officiel.
— Les gens qu’elle fréquentait. Les cercles, les protections, les vieux réseaux.
Saintjean prit le téléphone de la victime dans un sachet.
— Tu dis vieux réseaux comme d’autres disent mauvais cholestérol.
— Tu préfères croire qu’une magistrate suspendue dans son salon n’a rien à voir avec le pouvoir qu’elle a exercé ?
Saintjean se tourna vers lui.
— Je préfère ne pas commencer par ta conclusion. Chez moi, on appelle ça enquêter.
Valois eut un sourire bref.
— Chez toi, dès qu’on parle de domination sociale, tu vérifies ton portefeuille comme si on venait personnellement te voler ta pension alimentaire.
Saintjean leva un doigt vers lui, pas menaçant, pire : paternel.
— Mes divorces sont une preuve de persévérance, pas un sujet d’étude pour bourgeois contrarié. Et évite de parler de domination sociale dans un appartement où tu sais reconnaître la marque du canapé avant moi.
Houdini interrompit leur échange en faisant claquer doucement sa langue contre ses dents. Il avait éteint la lumière principale et travaillait avec un faisceau oblique qui rendait visibles des poussières, des reliefs, des micro-rayures que l’œil nu avalait sans discuter. Sur le mur près de la bibliothèque, un éclat presque invisible venait d’apparaître, un point brillant pas plus grand qu’une tête d’épingle. Houdini changea d’angle, puis un deuxième point se révéla dans la moulure opposée.
— Là, vous pouvez commencer à vous intéresser au salon.
Saintjean s’approcha.
— Fil ?
Houdini secoua la tête.
— Pas un fil ordinaire. Monofilament haut de gamme, ou fibre technique. Très fin, très solide, traité pour disparaître sous lumière normale. Pas de quoi porter le corps seul, mais assez pour stabiliser.
Valois fixa le vide autour de la morte.
— Une structure où ?
Houdini désigna la veste, la jupe, les épaules de la victime.
— Sur elle. Dedans, plutôt. Le vêtement cache ce qu’on hésite à regarder. Celui qui a fait ça connaît nos pudeurs professionnelles.
Marie Delmas n’aima pas la phrase, non parce qu’elle était fausse, mais parce qu’elle était probablement vraie. Elle s’approcha de la victime, examina l’arrière de l’oreille gauche avec une petite lampe, écarta quelques cheveux et resta immobile assez longtemps pour que Saintjean comprenne qu’elle avait trouvé autre chose que du parquet.
— Cicatrice ancienne derrière l’oreille gauche. Fine, propre, pas esthétique. On dirait une intervention de l’enfance ou de l’adolescence. Je vérifierai à l’autopsie.
Saintjean se pencha sans dépasser la limite fixée par Delmas, parce qu’il tenait à ses doigts.
— Une puce, un implant, un drain ?
Delmas le regarda comme on regarde un enfant qui a entendu deux mots médicaux à la télévision.
— Pour l’instant, c’est une cicatrice. Après ouverture, prélèvement et étude, ça deviendra peut-être une information. C’est le principe des faits, ils aiment qu’on les attende.
La commissaire Céline Verdier arriva sans annoncer son arrivée, ce qui était déjà une façon de commander. Elle portait un manteau sombre, cheveux tirés, visage sec, et cette manière de se tenir qui faisait immédiatement paraître tous les autres trop mous. Ancienne militaire, récupérée par la police sur demande du préfet, elle n’avait jamais vraiment quitté l’armée ; elle avait seulement changé de bâtiment et de formulaires. La brigade l’appelait la Générale, mais uniquement dans son dos, et encore, avec une prudence de croyants devant une statue qui pourrait entendre. Elle observa le corps suspendu, les techniciens, Saintjean, Valois, Delmas, Houdini, puis le jeune gardien de la paix près de la porte. Elle n’eut pas l’air surprise. C’était le détail le plus inquiétant de la matinée.
Verdier posa son regard sur le gardien.
— Combien de personnes ont vu le corps ?
Le gardien ouvrit son carnet avec trop de précipitation.
— Police secours, deux pompiers, la femme de ménage, le voisin du dessous, le gardien de l’immeuble, trois techniciens et nous.
Verdier ne le regardait déjà plus.
— Saintjean, noms, téléphones, rapports bruts. Valois, caméras de l’immeuble avant que le syndic découvre la protection des données. Delmas, personne ne touche au corps hors protocole. Houdini, vous documentez. Vous ne démontez rien tant que Delmas n’a pas autorisé la descente.
Valois désigna le couloir.
— La femme de ménage est en état de choc. Elle va parler à sa famille avant midi si personne ne lui explique ce qu’elle a vu.
Verdier posa enfin les yeux sur lui.
— Elle n’a rien vu. Elle a découvert sa patronne décédée dans des circonstances qui exigent la discrétion jusqu’à information judiciaire. Si la presse appelle, vous n’avez pas vu le corps. Si votre mère appelle, vous n’avez pas de mère.
Personne ne rit. La phrase était drôle uniquement pour ceux qui n’avaient pas à l’appliquer. Saintjean vit Valois serrer la mâchoire, probablement parce que l’idée de mentir à sa mère devait lui paraître plus grave que de cacher une scène de crime au pays entier. Chez les familles aisées, on partageait les doutes autour de dîners trop longs. Chez Saintjean, on avait surtout appris à ne pas inquiéter les gens qui ne pouvaient rien réparer. Verdier fit signe au gardien de la paix de sortir, puis attendit que la porte se referme pour s’approcher de la table basse. Elle repéra le verre, le dossier, le téléphone sous scellé et la montre arrêtée au poignet de la morte.
Verdier regarda Delmas.
— Heure ?
Delmas répondit sans consulter ses notes.
— La montre indique vingt heures trente. Je ne dis pas qu’elle est morte à vingt heures trente, je dis que quelqu’un veut que nous lisions vingt heures trente.
Houdini éclaira encore les points d’ancrage.
— Même logique que pour la suspension. On nous donne un centre de piste, on espère qu’on oublie les coulisses.
Saintjean regarda la montre. L’heure ronde lui déplaisait. Vingt heures trente, c’était l’heure des enfants couchés, des journaux télé terminés, des assiettes rincées, des maisons qui baissaient le volume. Une heure administrative pour la nuit.
— La femme de ménage dit que la victime vivait seule ?
Valois consulta sa tablette.
— Seule. Fille au Canada, ex-mari à Lyon, pas de compagnon connu. Dernier appel sortant à dix-neuf heures quarante-deux vers un cabinet d’avocats. Dernier message reçu à vingt heures vingt-huit. Effacé.
Saintjean releva la tête.
— Effacé par qui ?
Valois rangea la tablette.
— Par quelqu’un qui savait que le téléphone serait récupéré.
Saintjean fouilla les poches extérieures de la veste avec l’accord de Delmas. Un mouchoir, deux pastilles à la menthe, un badge professionnel, rien qui méritait de défier Newton. Dans la poche intérieure, ses doigts rencontrèrent un objet froid, plat, plus lourd qu’une pièce. Il le sortit lentement et le plaça dans un sachet transparent. C’était une petite plaque de cuivre noircie sur les bords, percée d’un trou minuscule comme si elle avait été autrefois clouée, accrochée ou portée sur une chaîne. D’un côté, un chiffre gravé : 7. De l’autre, des lettres presque effacées que la lumière rasante de Houdini fit ressortir avec une netteté sale : LES AMANDIERS.
Valois se pencha aussitôt.
— Les Amandiers, ça peut être une maison de retraite, une résidence, une association, un foyer.
Saintjean garda le sachet entre deux doigts.
— Ou une boulangerie bio où ta mère achète du pain triste. Cherche large.
Valois ne releva pas l’attaque, ce qui signifiait qu’il était déjà ailleurs.
— La plaque est ancienne, pas décorative. Numéro 7, nom d’établissement, cuivre bon marché. Ça ressemble à un système d’identification.
Delmas examina le sachet sans le prendre.
— Si c’est lié à l’enfance, la cicatrice devient intéressante.
Verdier tendit la main.
— La plaque vient avec moi.
Saintjean ne lui donna pas tout de suite. Ce délai dura moins d’une seconde, mais assez pour que Verdier le remarque et que Valois le voie.
— Elle entre au dossier.
Verdier le fixa.
— Le dossier vient avec moi aussi.
Un téléphone vibra dans la poche intérieure du manteau de Verdier. Pas sa ligne professionnelle habituelle, que Saintjean connaissait pour l’avoir entendue trop souvent interrompre des nuits déjà ratées. Un autre appareil, plus petit, sans coque, qu’elle sortit en regardant la fenêtre plutôt que l’écran. Le nom affiché n’apparut à personne. Verdier décrocha sans s’éloigner tout à fait, mais en baissant la voix de manière à transformer chaque syllabe en porte fermée.
— Je suis sur place. La plaque est récupérée. Personne n’a encore quitté l’appartement. Je gère mes hommes. Ce n’est pas votre scène.
Valois regarda Saintjean. Le lieutenant avait ce visage particulier des militants lorsqu’un complot cesse d’être une commodité intellectuelle pour commencer à ressembler à un vrai problème. Saintjean lui fit signe de ne rien dire. Il détestait offrir une victoire prématurée aux gens qui avaient souvent tort avec enthousiasme et parfois raison avec insolence. Verdier raccrocha sans formule de politesse, garda le téléphone en main quelques secondes, puis le rangea. Elle revint vers eux avec une expression inchangée, mais Saintjean avait déjà appris qu’une absence de réaction chez elle était parfois une réaction de combat.
Verdier regarda l’équipe.
— À partir de maintenant, cette affaire ne sort pas du groupe.
Valois attaqua immédiatement.
— Le groupe comprend aussi la personne qui vient de vous appeler ?
Marie Delmas leva les yeux au plafond avec lassitude, comme si elle assistait à l’autopsie prévisible d’une carrière. Houdini se concentra soudain sur sa lampe avec une innocence absolument ratée. Verdier marcha jusqu’à Valois et s’arrêta assez près pour l’obliger à choisir entre soutenir son regard ou reculer. Il soutint, parce qu’il avait des défauts mais pas celui de la lâcheté.
— Lieutenant, vous avez le droit d’être intelligent. Pas de le montrer n’importe quand. La prochaine question de ce genre se posera dans mon bureau, porte fermée, téléphone éteint, carrière posée sur la table.
Valois ne s’excusa pas.
— Quelqu’un savait pour la plaque avant nous.
Verdier ne répondit pas à lui, mais à Saintjean.
— Votre lieutenant a encore dix secondes de politique dans le sang. Faites-le travailler avant que ça coagule.
Saintjean récupéra le sachet de la plaque, le tendit finalement à Verdier et sentit immédiatement qu’il venait de perdre quelque chose sans savoir si c’était une preuve, du temps ou un morceau de confiance. Il connaissait Verdier depuis assez longtemps pour savoir qu’elle ne mentait pas gratuitement. Elle n’en avait pas besoin. Elle préférait le silence, outil plus propre, plus solide, plus difficile à contredire. Une personne, c’était déjà trop pour garder un secret. Elle répétait cette phrase comme d’autres disent bonjour, et ce matin, dans un salon bourgeois avec une morte suspendue au-dessus d’un parquet impeccable, Saintjean eut la certitude désagréable que quelqu’un, quelque part, la lui avait apprise dans une pièce sans fenêtre.
Houdini appela Saintjean près de la bibliothèque.
— Trois points d’ancrage, peut-être quatre avec l’applique. Montage préparé avant la mort, ou par quelqu’un qui a eu du temps après. Ce n’est pas improvisé, pas un cambriolage raté, pas un amateur avec deux vidéos sur Internet.
Saintjean observa les murs.
— Combien de temps pour installer ça ?
Houdini fit une moue.
— Seul, avec repérage, matériel prêt et accès tranquille, une heure minimum. À deux, moins. Pour le faire sans laisser de traces visibles, il faut connaître la pièce avant.
Valois les rejoignit, tablette en main.
— La femme de ménage vient lundi, mercredi, vendredi. Hier, rien. Le gardien signale une société de contrôle des détecteurs de fumée dans l’après-midi : trois intervenants, badges, ordre de mission, tout propre.
Saintjean sentit le mécanisme se mettre en place dans sa tête avec un bruit presque physique.
— Trop propre. Fais chier.
Marie Delmas demanda qu’on descende le corps selon son protocole. Houdini fixa des repères, photographia les angles, montra les filaments aux techniciens avec la patience d’un instituteur qui sait qu’un enfant va casser le compas. Verdier fit sortir tout le monde sauf l’équipe réduite. Valois récupéra les identités de la fausse société de contrôle. Saintjean appela le parquet avec une version minimale des faits, celle qui contenait un décès suspect, une magistrate et aucune mention d’un corps flottant. Il avait appris depuis longtemps que la vérité devait parfois entrer dans les bureaux par morceaux pour ne pas déclencher des réflexes inutiles. Pendant que Delmas approchait de la victime, la montre d’Hélène Vignal resta bloquée à vingt heures trente. Cette heure n’était plus un détail, ni une mise en scène gratuite. Elle attendait qu’on lui rende son importance.
Lorsque le corps toucha enfin le brancard, quelque chose tomba de la doublure de la veste et rebondit sur le parquet. Le bruit fut minuscule, mais tous se tournèrent, preuve que les policiers savent encore entendre ce qu’ils n’attendent pas. Saintjean ramassa l’objet avec une pince. C’était un fragment de papier roulé très serré, protégé dans une capsule transparente à peine plus grande qu’un embout de stylo. Delmas le prit, l’ouvrit avec précaution et déplia le papier sur un champ stérile. Trois mots étaient écrits en lettres capitales, d’une écriture mécanique, sans personnalité.
ON COMMENCE APRÈS.
Valois lut par-dessus l’épaule de Delmas.
— Après quoi ?
Saintjean regarda la montre, puis la plaque dans la main de Verdier.
— Après vingt heures trente.
Houdini rangea sa lampe, le visage moins joueur.
— Dans un tour, le public croit que ça commence quand le magicien monte sur scène. En réalité, ça commence avant qu’il arrive.
Verdier fixa le papier sans expression.
— Alors trouvez quand celui-ci a commencé.
Le téléphone de Valois vibra. Il lut le message, et cette fois son visage perdit toute envie de conflit.
— On a un deuxième corps. Ancienne imprimerie à Montreuil. Homme d’une soixantaine d’années, identité pas encore confirmée. Les premiers sur place disent qu’il est suspendu.
Saintjean prit son manteau.
— Hauteur ?
Valois attendit la réponse qui venait d’arriver, puis releva les yeux.
— Quarante-sept centimètres. Montre arrêtée à vingt heures trente.
Marie Delmas referma sa sacoche avec un calme presque insultant pour le monde. Houdini souffla par le nez, déjà en train d’imaginer une autre pièce, d’autres angles, d’autres mensonges. Verdier marcha vers la sortie sans hausser la voix.
— Saintjean, Valois, avec moi. Delmas, vous gardez le corps. Houdini, votre matériel. À partir de maintenant, personne ne parle, personne ne devine, personne ne brille. On travaille.
Dans le couloir, Saintjean croisa la femme de ménage assise sur une chaise, les mains serrées autour d’un gobelet en plastique. Elle avait le regard de ceux qui viennent de comprendre que les appartements des autres peuvent contenir des choses qu’aucun salaire ne justifie de voir. Valois s’arrêta une seconde, peut-être pour lui parler, peut-être pour lui offrir une phrase humaine. Verdier ne ralentit pas. Saintjean posa une main sur l’épaule du lieutenant et l’entraîna vers l’ascenseur.
— Pas maintenant.
Valois se dégagea sans brutalité.
— Toujours pas maintenant, avec toi.
Saintjean appuya sur le bouton.
— Maintenant, il y a un deuxième mort. Les vivants attendront qu’on empêche le troisième.
L’ascenseur descendit en silence. Verdier regardait les chiffres lumineux défiler comme si chaque étage perdu était une concession faite à la lenteur civile. Houdini tenait sa mallette contre lui. Valois relisait déjà les premières informations sur le second corps. Saintjean, lui, pensait à la plaque de cuivre, au chiffre 7, aux Amandiers, à la montre arrêtée à vingt heures trente et à cette phrase cachée dans une veste de magistrate : on commence après. Il avait connu des meurtriers pressés, des meurtriers bavards, des meurtriers stupides, des meurtriers persuadés d’avoir inventé la mort parce qu’ils avaient réussi à la mettre en scène. Celui-là prenait le temps. Pire, il semblait considérer le temps comme une matière à travailler. En sortant de l’immeuble, Saintjean sentit l’air froid lui tomber sur le visage et pensa que la journée allait être longue. Puis il corrigea aussitôt, parce que quelque chose dans cette affaire refusait déjà les phrases ordinaires. La journée n’allait pas être longue. Elle venait de s’arrêter.