L’Atelier

VEUILLEZ AGREER NOS EXCUSES AUTOMATIQUES-CHRONIQUE 01

Chapitre test · 9 min de lecture

Le 18 mars 2049, à huit heures vingt-trois, le président de la République est informé d’une contamination chimique de la Loire. Au même moment, son prothésiste ongulaire confirme un rendez-vous à onze heures. Les deux informations arrivent sur le téléphone personnel de Kylian Delorme. La première est transmise à son cabinet ; la seconde est ajoutée à son agenda.

L’état d’urgence émotionnelle

Le 18 mars 2049, à huit heures vingt-trois, le président de la République est informé d’une contamination chimique de la Loire. Au même moment, son prothésiste ongulaire confirme un rendez-vous à onze heures. Les deux informations arrivent sur le téléphone personnel de Kylian Delorme. La première est transmise à son cabinet ; la seconde est ajoutée à son agenda.

Kylian a quarante-neuf ans, trois anneaux à l’oreille gauche et du vernis aubergine sur les dix doigts. Avant son élection, il animait une chaîne sur laquelle il dénonçait, cinq fois par jour, les initiatives des autres. Une pétition pour les livreurs lui rapporte quatre millions de signatures, un contrat avec une marque de baskets et la notoriété nécessaire pour fonder son parti, « Moi aussi ».

Élu sur la promesse de ne laisser personne subir ce qu’il n’a pas choisi, il réserve une partie de ses matinées aux arbitrages, l’autre à sa récupération. Sa montre lui attribue une fatigue élevée : la veille, pendant un dîner officiel, il est resté quarante minutes sans consulter un écran. Son médecin recommande une matinée allégée.

Le Conseil des ministres s’ouvre à neuf heures. Comme tous les mercredis, les vingt premières minutes sont consacrées au bulletin émotionnel. Chaque participant dispose de quatre-vingt-dix secondes pour décrire son état intérieur, sans être interrompu ni contredit. Le ministre de l’Économie annonce avoir monté une étagère sans assistance. Son homologue de l’Agriculture a suivi une formation à l’écoute des ruminants. La ministre de la Santé explique que son fils de dix-sept ans lui reproche de programmer le dîner avant qu’il ait ressenti la faim.

Le président les félicite. Enzo Caradec, ministre de l’Intérieur, fond en larmes : son père exigeait autrefois qu’il range sa chambre.

— Tu sais que tu es en sécurité ici, lui dit Kylian.

Deux collègues adressent des signes de soutien à Enzo. Arnaud Séguret, directeur adjoint du cabinet, entre sans attendre son tour de parole.

Il apporte les analyses d’un captage de la Nièvre. Un incendie industriel a entraîné le rejet de solvants dans un affluent de la Loire. Plusieurs prises d’eau sont menacées. Cent vingt mille personnes pourraient être concernées, selon l’évolution de la pollution.

— Il faut prévenir les communes et arrêter les captages exposés, dit Arnaud.

Kylian pose son téléphone.

— Tu peux recommencer sans « il faut » ?

— Les captages exposés doivent être arrêtés.

— Tu viens de transformer une injonction en obligation. C’est plus violent.

La ministre de la Santé demande si les résultats sont confirmés. Arnaud répond que les mesures successives dépassent les seuils d’alerte. À cet instant, les services territoriaux disposent déjà des mêmes analyses.

— Et les habitants ? demande-t-elle.

— Il faut leur dire de ne pas boire l’eau des réseaux concernés.

Le ministre des Libertés individuelles intervient. Sa direction générale a publié, l’année précédente, une circulaire rappelant que les citoyens sont les premiers experts de leur propre corps.

— Nous n’allons tout de même pas leur dicter leur façon de s’hydrater.

— Le produit peut les rendre malades, répond Arnaud.

— Ce n’est pas une raison pour infantiliser.

Kylian propose un compromis : le message sera ferme sur le risque et souple sur la conduite à tenir. Bryan Martel, directeur de la communication, reçoit mission de trouver une formulation. Ancien influenceur spécialisé dans les scandales quotidiens, Bryan travaille aujourd’hui avec soixante collaborateurs chargés de faire connaître les positions de l’exécutif.

Sa première version indique : « Ne buvez pas l’eau du robinet dans les communes signalées. » Le président juge l’expression trop sèche. La deuxième parle de « précaution hydrique temporaire ». La troisième recommande d’« explorer des solutions d’hydratation alternatives ».

— Est-ce qu’on comprend qu’il ne faut pas boire au robinet ? demande la ministre de la Santé.

— Ceux qui sont sensibles aux signaux faibles le comprendront, répond Bryan.

Le pictogramme du verre barré est jugé culpabilisant ; celui du verre souriant, trop incitatif. Bryan fait retirer les deux.

À dix heures huit, le ministère publie le message suivant : « Une évolution ponctuelle de certaines ressources liquides invite les usagers à diversifier, selon leurs possibilités, leur expérience d’hydratation. » L’information est accompagnée d’un cœur bleu et du mot-dièse « L’eauNousRassemble ».

Un collectif réclame le retrait du cœur bleu pour des raisons politiques ; un autre conteste le caractère collectif de l’eau. Le service de presse ouvre deux dossiers.

À Nevers, Anne Vasseur ne voit ni le communiqué ni les réactions. Elle dirige depuis vingt-deux ans une régie intercommunale de l’eau. À huit heures trente et une, après vérification des résultats et contact avec l’astreinte sanitaire, elle a fait isoler le captage le plus exposé. La préfecture a été avisée. Des camions municipaux transportent désormais des bouteilles vers les établissements de santé, les maisons de retraite et les points de distribution.

À dix heures vingt, le cabinet de l’Intérieur apprend que la décision a été prise avant l’arbitrage ministériel.

— Elle a coupé l’eau sans attendre ? demande Enzo.

— Oui, dit Arnaud.

— En fonction de quels critères ?

— Des analyses et du protocole d’urgence.

— Et l’impact émotionnel sur les abonnés ?

Arnaud ne dispose d’aucune mesure sur ce point.

Enzo demande qu’on le tienne informé. Il précise que cette manière de travailler risque de créer un précédent. Quelques minutes plus tard, son cabinet appelle Anne Vasseur.

— Madame, le ministère souhaite savoir sur quelle base vous avez estimé pouvoir agir avant la fin de la concertation nationale.

— Sur la base du solvant qui entre dans la station.

— Vous confirmez donc avoir pris cette décision seule ?

— Avec mon chef d’exploitation et le service sanitaire.

— Vous avez conscience que tout le monde n’a pas été consulté ?

— Les vannes ne répondent pas au téléphone, monsieur.

Le conseiller note la réponse dans son compte rendu sous la rubrique « Difficultés de dialogue ». Anne raccroche pour rappeler un transporteur.

À l’Élysée, le président suspend la séance. Dans le salon de récupération, Enzo s’installe sous une couverture lestée. Kylian rejoint une cabine insonorisée et écrit à son épouse que sa matinée a été « objectivement très dure ».

À midi, les réseaux diffusent des images des distributions. On y voit des agents des eaux, des pompiers et des bénévoles porter des packs de bouteilles. Une vidéo montre Anne Vasseur, en gilet fluorescent, indiquer à un camion le chemin de l’hôpital. Les commentaires mentionnent son nom, celui des maires et celui des équipes locales. Aucun ne mentionne le président.

Bryan présente cette donnée au cabinet.

— Nous avons un problème de visibilité.

— Les gens ont quand même vu mon communiqué, répond Kylian.

— Ils ont surtout vu les camions.

Le cabinet organise une intervention présidentielle dans les jardins de l’Élysée. La séquence prévoit une fontaine en arrière-plan, une bouteille recyclable et une minute de solidarité filmée verticalement. La première prise est arrêtée parce que le président n’apprécie pas la marque d’eau choisie. La seconde échoue lorsqu’il casse un ongle en ouvrant le bouchon.

Le médecin présidentiel constate une fissure superficielle. Le tournage s’interrompt le temps de reprendre le vernis. À treize heures quarante-deux, Kylian peut enregistrer son message.

— Mes chers compatriotes, je suis avec vous. Aucun Français ne doit se sentir seul face à son robinet. L’eau est essentielle à la vie, mais le lien humain l’est tout autant.

La vidéo est publiée avant le bilan sanitaire. Elle reçoit deux cent mille réactions. Une équipe traite les insultes ; une autre recense les critiques jugées constructives.

À quinze heures, trente-sept personnes ont été prises en charge après une exposition possible. Plusieurs restent hospitalisées. La ministre de la Santé suggère de publier le chiffre. Bryan craint que le nombre donne l’impression qu’on réduit les patients à des statistiques. Le communiqué fait état de « parcours individuels de santé actuellement accompagnés ». Arnaud demande que les informations médicales pratiques y figurent également. Elles sont ajoutées dans une annexe accessible depuis un lien.

En fin d’après-midi, les autorités sanitaires indiquent que la pollution a été contenue, même si des restrictions demeurent. Les prélèvements se poursuivent. Des captages restent hors service. Les réservoirs d’appoint et les distributions permettent de couvrir les besoins immédiats.

Le président convoque la presse.

— Grâce à notre mobilisation, déclare-t-il, la situation évolue favorablement. Mon gouvernement n’a jamais cédé à la panique.

Une journaliste évoque la directrice de régie qui a ordonné les premières coupures.

— Comptez-vous la remercier ?

— Je remercie l’ensemble des sensibilités qui ont contribué à cette réussite.

— Elle a pris sa décision avant vos consignes.

— L’initiative individuelle est une richesse, à condition qu’elle ne devienne pas une forme de pouvoir personnel.

— Aurait-elle dû attendre ?

Kylian consulte Bryan du regard. Le communicant baisse légèrement la tête.

— Elle aurait dû prendre le temps nécessaire pour que chacun puisse se sentir associé à la décision.

Le lendemain, une enquête administrative est ouverte sur les conditions de l’interruption des captages. Anne Vasseur reçoit un questionnaire de vingt-six pages. Il lui est demandé de décrire les personnes consultées, les sensibilités prises en compte et les éventuels effets du changement de service sur la perception des usagers. À la question « Avez-vous envisagé une solution moins intrusive ? », elle répond : « Oui. Laisser l’eau couler. »

La commission inscrit cette réponse au chapitre des comportements provocateurs.

Trois semaines plus tard, la commission juge les opérations techniques conformes aux recommandations sanitaires, mais la gouvernance relationnelle perfectible. Anne Vasseur devra suivre une formation.

L’Élysée publie, de son côté, un bilan de la crise. Le document salue la cohésion gouvernementale, le nombre de consultations organisées et les dix-sept millions de vues cumulées de la campagne « L’eauNousRassemble ». Le nombre d’heures de fonctionnement des camions-citernes figure dans une annexe technique.

En juin, Kylian reçoit à Strasbourg le prix européen de la gouvernance apaisée. Son vernis bleu pétrole est assorti au ruban de la décoration. Il affirme que la crise a montré la nécessité de « ne pas laisser les événements décider à notre place ». Les ministres l’applaudissent debout.

Le même jour, Anne Vasseur comparaît devant sa commission disciplinaire. Elle a suivi la formation demandée, mais refuse toujours de signer un engagement à ne plus intervenir sans validation préalable.

— Vous recommenceriez ? demande le président de séance.

— Si les analyses sont les mêmes, oui.

— Même en connaissant les conséquences administratives ?

— Lesquelles ?

Le président de séance fait noter la question. Après délibération, la commission recommande une suspension de six mois. Le ministère doit encore se prononcer.

Une nouvelle instruction nationale est diffusée aux régies. Elle prévoit que toute décision exceptionnelle interrompant un service essentiel fasse l’objet d’une consultation préalable. Lorsque l’urgence ne permet pas cette consultation, le responsable devra déposer une demande motivée de dispense.

Le formulaire comporte un emplacement destiné à l’heure de l’incident, un autre à l’heure prévue de la décision et une case à cocher : « Je certifie avoir pris connaissance du délai d’instruction de quarante-huit heures ouvrées. »

À la ligne suivante figure une question obligatoire : « En cas de danger immédiat, pourquoi ne pas avoir attendu la réponse de l’administration ? »

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