L’Atelier

Des rois chats et des douces souris

ancien texte · 6 min de lecture

Dans une lointaine contrée, animée depuis longtemps par la paix, là où les chats cohabitaient de concert avec leurs sœurs, les souris, vivait un gros chat. C’était, ma foi, le plus gros de tous les chats. Si gros, si imposant que, naturellement, les autres chats décidèrent un beau jour de le nommer roi.

Le gros matou, devant cet honneur (qu’il avait tout fait pour obtenir, mais ceci sera une autre histoire), accepta d’être couronné durant un grand soir d’été. Il choisit avec soin le lieu de son sacre, et c’est en toute logique que son regard se porta sur la grande place de la ville, afin de recevoir les signes de son pouvoir : une coiffe pointue en or surmontée d’un éclair de diamants.

Nos amis chats firent alors grande fête. Un roi se fête avec honneur et bruit dans un pays, tout en omettant de tenir compte des sœurs souris.

Les souris, devant cette décision unilatérale, n’eurent aucun mot et se mirent à craindre pour la paix.

Il faut dire que la paix est un instrument fragile, qui n’est pas un acquis permanent. Rares sont les contrées qui peuvent s’enorgueillir de l’avoir toujours connue, et en ce pays comme en d’autres, la paix se cultive sur le terreau des colères passées. Les souris, devant cette menace, décidèrent de mander un émissaire auprès des chats pour que celui-ci tentât de raisonner leurs frères et leur fît saisir le danger d’une telle décision. Après débat, elles désignèrent la sœur la plus douce. Il fallait bien des douceurs pour faire entendre raison à ses frères, pensaient-elles.

C’est donc investie de ce message que la petite souris se rendit dans le nouveau palais du roi chat. Elle frappa et demanda audience avec courtoisie. Le roi chat accepta de recevoir l’un de ses sujets et lui indiqua de prendre place sur le petit siège qui était là pour l’occasion.

— Souris, parle, je t’écoute. Que souhaites-tu ?

— Roi chat, je viens pour te faire entendre la voix des souris de ce pays. Nous vivions jusqu’alors dans l’harmonie la plus parfaite, et votre couronnement soudain pourrait tout remettre en cause.

— En quoi cela serait-il remis en cause ? Je suis le roi et vous êtes mes sujets. Je ne prendrai jamais de décision qui puisse faire du tort à l’un d’entre vous. L’harmonie restera comme autrefois.

— Mais, roi chat, nous, les souris, n’avons pas eu le loisir de donner notre avis sur la décision de nos frères chats. Peut-être aurions-nous eu l’envie de voir une souris à votre place. Et c’est tout naturel.

— J’entends, sœur Souris, mais sache que je serai le roi de tous et que je ne ferai rien sans me mettre à la place des chats comme des souris avant de prendre les décisions du royaume.

— Cela serait sage, en effet, roi chat, mais comment peut-on être sûr de cela ? Seuls les chats, vos semblables, vous ont placé ici.

— C’est assez juste, et je t’invite à retourner vers tes sœurs afin de réfléchir à une proposition qui pourrait vous convenir. Cela te satisfait-il ?

— Roi chat, c’est une idée qui me paraît plus que raisonnable et je vais de ce pas réunir mes semblables pour que nous puissions y réfléchir.

Et les souris se réunirent en assemblée. Certaines voulaient que le roi changeât sur-le-champ, d’autres proposaient une alternance des pouvoirs, d’autres encore souhaitaient constituer un collège représentatif des animaux du royaume. Bref, elles ne ménagèrent pas leurs efforts. Et c’est au terme de plusieurs semaines de débats que les souris trouvèrent un accord. Sans plus attendre, elles renvoyèrent sur-le-champ la plus douce afin de discuter avec le roi chat.

Chemin faisant vers le palais, elle remarqua que les champs du pays étaient bizarrement bien vides. Plus un épi de maïs sur les branches, plus un fruit, plus une seule pomme de terre. Devant ce spectacle déroutant, la douce souris pressa le pas afin de demander des explications au roi.

— Roi chat, je suis venue te dire notre proposition, mais je souhaiterais te demander une explication sur la disparition des vivres. As-tu une idée à ce sujet ?

— Oh, mais c’est assez simple, amie souris. Pendant que vous étiez en assemblée, vous avez délaissé la période des récoltes, que nous faisions de concert jusqu’alors. Ne pouvant attendre plus longtemps, les chats, mes frères, ont pris soin de récolter à votre place.

— Mais qu’allons-nous manger cet hiver si nous n’avons plus aucun moyen de subsister ?

— En cela, je ne puis te répondre, sœur Souris, et cela ne me concerne qu’assez peu. Vous aviez décidé de me faire une proposition, eh bien, faites donc.

— Nous aurions souhaité pouvoir procéder à un vote commun afin de confirmer ton couronnement. Un vote de tous les frères et sœurs du pays. Et ainsi nous serions certaines que tu serais le roi de tous, ou pas.

— S’il n’y a que cela pour te faire plaisir, soit, tu auras ton vote. Nous l’organiserons cet hiver.

— Mais, d’ici cet hiver, mes sœurs et moi-même aurons péri de faim, sans aucune pitance dans nos greniers.

— C’est fâcheux, petite souris, mais comprends que je ne puis demander à mes frères chats de vous offrir leur travail, ce serait injuste. Par contre, si les souris peuvent travailler un peu pour les chats, nous pourrions envisager de vous verser du grain pour salaire. Cela serait la chose la plus juste.

— Que devrions-nous faire ?

— Préparer les terres pour l’été prochain. Vos pattes sont fines et vous êtes habiles pour retourner la terre. Nos pattes à nous sont bien trop grosses pour ce travail. Nous ne pouvons, tout au plus, que grimper pour récolter. Nous aurions ainsi une belle harmonie. Les souris feraient les travaux des champs et nous autres chats, nous vous donnerions de la pitance de nos récoltes pour vos familles. C’est une bonne proposition, il me semble.

— C’est, ma foi, une proposition assez juste, et je reconnais en toi un bon monarque. Je vais annoncer à mes semblables la bonne nouvelle.

Et c’est ce qu’elle fit.

Il ne fallut pas plus d’un jour pour que les souris se missent à retourner les terres et que les chats, dans une grande mansuétude, distribuassent des vivres.

À l’hiver, devant un parterre de ses sujets, le roi chat fut acclamé par les chats bien gras et les souris plus fines. Il avait réussi le tour de force de plaire aux chats et aux souris. Tous les signes d’un grand monarque. Et c’est ainsi depuis lors dans ce pays. Les souris reçoivent un salaire des chats et acclament les rois chats qui se succèdent. C’est donc dans l’ordre des choses que la vie se mène dans ces contrées, et l’on voit les chats nourris par les souris.

La vérité est que l’on ne peut connaître les intentions profondes de tout un chacun. Le salaire n’est pas une bonté d’âme, pas plus que les chats ne sont des êtres justes. L’avis que l’on nous demande n’est pas qu’une liberté de choix, mais parfois un leurre pour mieux nous dépouiller. Le pouvoir s’achète, ce qu’a bien compris notre matou, et il se paie avec les grains de ceux qui les reçoivent. Si, un jour, un gros chat vient à vous dire qu’il est le roi, regardez bien le fond de vos poches afin de voir si elles sont vides. Car vous saurez bien vite que son pouvoir lui vient de là.

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