La Tourterelle et le Sabot
Une tourterelle avait la voix triste et la vie gaie.
Les tourterelles roucoulent ainsi, d’une voix basse et tremblée qui semble toujours regretter quelque chose. Celle-ci était née au printemps, au creux d’un poirier, dans un verger bien garni, parmi une douzaine de cousines qui lui ressemblaient tant qu’on ne savait jamais très bien à laquelle on parlait. À l’automne, elle ferait avec elles son premier voyage, au-delà des montagnes et de la mer.
Chaque fois qu’elle roucoulait, il se trouvait quelque mésange pour venir se poser près d’elle.
— Qu’avez-vous donc, ma pauvre ?
— Mais rien du tout.
La mésange repartait aussitôt, et l’on n’y pensait plus.
Un matin d’été, la Tourterelle se prit l’aile dans une ronce et y laissa deux plumes. Elle roucoulait encore de dépit lorsque les mésanges arrivèrent.
— Qu’avez-vous donc, ma pauvre ?
Je ne saurais dire ce qui la retint de répondre comme à l’ordinaire : la fatigue, peut-être, ou les deux plumes qui traînaient dans l’herbe et faisaient un si joli décor.
— C’est mon aile, dit-elle. Je crains qu’elle ne soit cassée.
Avant midi, compère Merle lui avait apporté des cerises et le Pinson des graines de lin. Ses cousines se relayaient à son chevet et, pour la première fois, personne ne la confondait avec elles. On lui demandait si elle souffrait ; elle répondait que oui, un peu, mais qu’il ne fallait surtout pas s’inquiéter pour elle, ce qui inquiétait tout le monde davantage.
Le soir, elle compta les cerises.
Une tourterelle qui a l’aile cassée ne vole plus. Notre Tourterelle dut passer ses journées au pied du poirier, en laissant pendre son aile du côté où on la regardait, et ne s’envola plus qu’à l’aube, quand le verger dormait encore.
Au bout d’une semaine, le Merle apporta une cerise plus petite. La suivante était à moitié mangée. C’est à cette époque que la Pie se prit la patte dans un collet. Il fallut au Hérisson une nuit entière pour défaire le nœud, et la Pie en garda une patte raide et une histoire qu’elle racontait fort bien (la Pie a toujours su raconter). Le verger entier défila sous son arbre. La Tourterelle, entre les racines du poirier, entendait les visites passer au-dessus d’elle.
Le lendemain, elle fit savoir que le mal avait gagné l’autre aile.
On revint. Seulement, à force de rester au sol, elle avait des fourmis dans les ailes et ne manquait pas une aube. Un jour, la plus matinale des mésanges la trouva perchée au sommet du poirier.
— Ma pauvre ! Mais comment êtes-vous montée là ?
— C’est le vent, dit la Tourterelle. Il m’a soulevée dans la nuit. J’ai cru mourir.
La Mésange regarda les feuilles du poirier, qui ne bougeaient pas.
— Le vent ?
— Une rafale. Vous dormiez sans doute. Oh, que j’ai mal !
Et elle se laissa tomber de branche en branche jusqu’au sol, avec un luxe de gémissements qui fit taire la Mésange.
L’affaire du vent fit grand bruit, et chacun voulut l’entendre de sa bouche. Le vent forcit à chaque récit : il l’avait portée au sommet du poirier quand elle le raconta au Merle, par-dessus la haie et le champ quand elle le raconta aux cousines. Le Pinson le répétait partout, et un jour il le répéta devant elle.
— Jusqu’aux montagnes ! Et un aigle derrière elle, un aigle gros comme le noyer, qui l’a suivie jusqu’au matin !
— Plus loin que les montagnes, dit la Tourterelle. Il y avait la mer.
Elle frissonnait en le disant. La Pie, qui n’avait qu’un collet à offrir, cessa de raconter le sien.
Le Hérisson réunit le verger au pied du poirier. Il n’aimait pas qu’on laissât les choses au hasard.
— Si le vent peut l’emporter jusqu’à la mer, il faut quelqu’un près d’elle à toute heure. Je propose un tour. Les mésanges le premier jour, le Merle le deuxième, le Pinson le troisième, les cousines ensuite, chacune son jour, et l’on recommence. Je prends les nuits.
— Même la nuit ? demanda la Tourterelle.
— Surtout la nuit, dit le Hérisson. Les rafales viennent la nuit. Et je ne dors jamais avant le jour.
Il tira du fossé un vieux sabot de jardinier, qu’il bourra de mousse et installa entre deux racines, puis il grava le tour sur l’écorce, de la pointe d’un piquant.
La Tourterelle ne quitta plus son sabot, pas même à l’aube. On prit l’habitude de dire « chez la malade » pour désigner le pied du poirier, et les mères mésanges y conduisaient leurs petits pour leur apprendre la compassion. Elle souffrait davantage le jour du Merle, qui apportait des cerises, que le jour des cousines, qui n’apportaient rien. Elle grossit un peu.
Vint l’automne. Un matin, avant le jour, les cousines se rassemblèrent pour le départ sur la branche morte du grand noyer, puis descendirent jusqu’au sabot.
— Nous pourrions la porter, proposa l’une d’elles. À quatre, en nous relayant.
La Tourterelle regarda le Hérisson, qui la regardait.
— Partez sans moi, dit-elle. Je ne veux pas être un fardeau.
On la trouva admirable. Les cousines lui promirent de penser à elle chaque jour, puis s’envolèrent. Le Hérisson veilla tout l’automne. Aux premières gelées, il bâilla, s’excusa et s’enroula sous un tas de feuilles pour l’hiver, ce qu’il avait omis de graver sur l’écorce. Les mésanges avaient fort à faire avec le froid, et le Pinson avait découvert les mangeoires de la ferme.
Notre Tourterelle mangea les graines que le vent voulait bien pousser jusqu’au sabot. Le Merle passa deux fois. La seconde, elle lui raconta la mer : elle était grise, plus large que le champ, et pleine d’oiseaux blancs qui criaient. Le Merle, qui avait froid, partit avant la fin.
Un matin de neige, puisque personne ne la regardait plus, elle voulut se dégourdir comme autrefois. Ses ailes lui firent si mal qu’elle les laissa retomber.
— Je le savais, dit-elle tout haut.
Elle n’essaya plus.
Au printemps, les cousines la retrouvèrent dans son sabot, si maigre qu’il paraissait trop grand pour elle. Elle leur raconta la neige qui l’avait ensevelie trois jours et le renard qui tournait chaque nuit autour du poirier. Personne n’avait vu de renard, mais elle en tremblait encore, et l’on reprit dès le lendemain le chemin de chez la malade.
La Mésange matinale écouta jusqu’au bout. Puis elle dit :
— Ce matin-là, au poirier, il n’y avait pas de vent.
La Tourterelle la regarda sans comprendre.
— Vous dormiez sans doute.
La Mésange n’insista pas.
Le mensonge se nourrit comme un oisillon : on lui donne la becquée une fois, pour voir, et c’est lui qui vous garde au nid. On m’assure que notre Tourterelle raconte encore, à qui veut l’entendre, la nuit où le vent l’emporta jusqu’à la mer.
Mitch
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