L’Ami du roi
Un ami avait un roi.
Il l’aimait beaucoup, et le roi lui rendait son affection par de jolis cadeaux et de petites attentions. L’ami était heureux de cette relation, et ne manquait jamais une occasion de rappeler qu’il comptait parmi les proches du souverain.
Un jour, chemin faisant, il fut pris d’une soudaine envie de pouvoir. Il voyait bien les honneurs que l’on rendait au roi, les portes que l’on ouvrait sur son passage et les égards dont il jouissait. Cela lui paraissait une vie fort agréable.
Se sentant en confiance et persuadé de la sincérité de l’affection royale, il demanda :
— Ô roi, mon ami, je ne puis demander à quelque autre personne cette faveur. Moi qui suis ton ami, je te conjure de faire de moi un roi, ou même un prince, ne serait-ce qu’une heure. Je souhaiterais connaître les joies d’une situation comme la tienne.
Le roi sourit.
— Ô ami, je ne puis te faire roi ni prince, ne fût-ce qu’une heure durant. Mais je puis te faire chef.
— Chef ? Voilà, ma foi, une place qui semble haute. Mais chef de quoi ?
— Chef de file. Tu verras, c’est amusant.
L’ami réfléchit un instant.
— Et que dois-je faire ?
— Eh bien, fais ce qui te semble bon. Tu es chef, c’est ainsi. Néanmoins, n’oublie pas que tu n’es que chef, et non roi.
— Oui, ô mon roi. Je ne l’oublierai pas, sur ma vie, je le jure.
Et ainsi l’ami devint chef.
Il prit fort à cœur ses nouvelles fonctions, bien qu’il ne sût pas précisément en quoi elles consistaient. Il se fit appeler par son titre, reçut quelques compliments et découvrit bientôt qu’on lui accordait davantage d’attention lorsqu’il rappelait son amitié avec le roi.
Il en vint à penser que ce qui plaisait au roi devait nécessairement lui être permis.
Un jour, alors qu’il se promenait dans les bois, il aperçut un cerf. C’était un majestueux animal qui gambadait en solitaire. Ni une ni deux, notre ami prit son mousquet et fit feu.
La détonation attira un baron qui chassait non loin de là. Celui-ci arriva fort mécontent.
— Mais que faites-vous donc ici ? Ce cerf est mien ! Vous êtes sur ma réserve de chasse !
— Que nenni, baron ! Je suis ici le chef de file et l’ami du roi. Je n’ai de comptes à rendre à personne.
— Vous ne pouvez chasser sur mes terres sans ma permission !
— Le roi m’a donné toute liberté d’agir comme bon me semble. Je ne vois pas pourquoi je devrais solliciter la vôtre.
Le baron serra les dents.
— Fort bien. Je demanderai audience au roi. Nous verrons ce qu’il pense de vos libertés.
— Faites donc, baron. Vous aurez ainsi le loisir de lui parler de moi.
Le baron partit sans répondre.
L’ami, fort de son statut, ne prêta guère attention à cette menace. Il avait la confiance du souverain, et cela suffisait à le rassurer. C’était le chef de file, que diantre !
Mais ce qu’il ignorait, c’est que l’une des filles du baron était maîtresse du roi.
Le baron obtint son audience. Sa fille fit entendre quelques plaintes fort bien placées, et le roi, qui tenait davantage à ses plaisirs qu’à l’amitié de son chef de file, jugea l’affaire rapidement.
Il fit exécuter son ami sans autre forme de procès.
L’amitié des puissants n’est pas un pouvoir, et il est bien sot, celui qui pense la posséder. Les faveurs qu’ils accordent leur appartiennent toujours, même lorsqu’ils vous laissent croire qu’elles sont devenues les vôtres.
Il y a souvent plus à perdre d’un côté que de l’autre.
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