L’Atelier

Le Héron et la Carpe

Ancien texte · 6 min de lecture

Un Héron, sur sa patte, se tenait en majesté dans le coin d’une rivière. Il avait un œil sur toute chose, et les choses du coin respectaient le Héron. C’était le Héron le plus connu des environs, et l’on pouvait même dire qu’il était le chef de son petit monde. Un monde, c’est tout relatif à la personne que cela concerne, et, dans son cas, notre Héron avait un monde de quelques coudées sur son flanc droit et de quelques coudées sur son flanc gauche. Cela lui était suffisant, et il vivait cela avec quiétude. Les poissons passant par là savaient qu’ils devaient parfois se sacrifier pour étancher la faim de notre petit roi. Ainsi allaient les choses.

Un jour, durant la belle saison, une carpe passa près de notre oiseau. Le Héron, rapide et précis, attrapa la carpe dans son bec afin de se donner pitance pour la journée. Mais, avant qu’il n’eût le temps d’avaler le poisson, celui-ci l’interpella vivement.

— Ah ! Vous voici donc, seigneur Héron ! Voilà plusieurs jours que je vous cherche.

Le Héron fut surpris.

— Tu me cherches ? Comment donc ? Pourquoi me cherches-tu ?

— Vous êtes bien Héron, le seigneur de ces lieux ?

— Oui, je le suis.

— C’est bien vous qui régentez avec justesse et bonté les deux côtés de cette rive ?

— On le dit, ce me semble.

— À la bonne heure, c’est donc bien vous que je recherchais. Déposez-moi donc quelques secondes afin que je vous expose ma proposition. Vous aurez bien le loisir de me manger après notre discussion.

Le Héron n’avait rien à perdre à écouter la carpe, et il la posa derechef.

— Je t’écoute, Carpe. Qu’as-tu à me conter de si important ?

— Seigneur Héron, nous avons besoin de vous.

— Qui donc ? Je ne vois personne ici qui ait besoin de quoi que ce soit, si ce n’est moi d’un bon repas.

— Pas ici, seigneur Héron, mais plus loin. Plus haut sur le cours de la rivière. Le royaume des saumons a besoin de vous.

— De moi ? Mais comment donc ?

— Le royaume des saumons est en désordre. Il n’y a plus aucune chose qui aille dans le bon sens. Certains vont à droite, d’autres à gauche, et d’autres encore refusent tout bonnement de nager là où il faut. C’est une anarchie sans nom, seigneur Héron.

Aimant l’ordre et la discipline, qu’il appliquait avec méthode sur ses rives, le Héron fut horrifié du tableau dépeint par la carpe.

— Effectivement, si ce que tu me dis est vrai, cela doit être difficile d’y trouver de l’ordre.

— C’est ce que je dis, seigneur, et, pour sûr, je suis venu pour vous demander de devenir le garant de l’ordre du royaume saumon.

— Moi ? Mais je ne suis pas un saumon.

— Justement, seigneur Héron, c’est là toute la nécessité de votre présence. Le royaume saumon n’a jamais su se diriger jusqu’alors. C’est donc avec sagesse qu’ils ont décidé de faire appel à d’autres animaux pour diriger le royaume. Comme vous me voyez, seigneur Héron, je suis le nouveau roi saumon.

— Toi ?! Carpe ? Tu es le roi saumon ?

— Oui ! Comme je vous le dis, Héron. Ayant entendu parler de votre sagesse, de votre regard bienveillant sur cette rivière, il était des plus essentiels que je me mette en quête de vous. Devenez l’ordre du royaume saumon. C’est un seigneur comme vous qu’il faut. Je n’en juge que sur ces rives, mais chaque chose a sa place et toute place a sa chose. Il ne se peut qu’un autre animal sache mener l’ordre dans un royaume, si ce n’est vous, Héron. Du haut de votre imposante stature, plus aucun saumon n’osera sortir du rang. Et si tant est qu’un malicieux s’aventure dans des eaux plus fuyantes, il vous suffira de manger l’imprudent. L’affaire sera tout entendue, et votre autorité n’en sera que meilleure.

Flatté par le panégyrique de la carpe, Héron n’y réfléchit pas plus.

— Carpe, il me semble que la proposition est honnête. Allons donc dans ton royaume. J’ai hâte de connaître les saumons.

De quelques battements d’ailes, Héron rejoignit le haut de la rivière. Le spectacle qu’il y trouva fut sans commune mesure avec ce que la carpe lui avait décrit. Les saumons sautaient de-ci, de-là, dans le désordre le plus total. Roi Carpe, de retour dans son royaume, prit à partie Héron.

— Seigneur Héron, n’attends pas plus longtemps. Fais ton office ! Je t’en conjure ! L’ordre n’attend pas !

Ne se faisant pas prier plus longtemps, Héron porta coup de bec sur coup de bec. Il avala une bonne centaine de saumons et ne put s’arrêter. Plus il avalait de saumons, plus les saumons s’agitaient. Carpe, en bon spectateur, encourageait Héron.

— Allons, Héron, du nerf ! À votre gauche ! Et là, juste sous votre bec. Allez-y avec ardeur !

Et avant la fin du jour, Héron, épuisé, s’étala sur la rive du royaume désormais calmé, repu, l’estomac grossi de près de deux cents saumons.

— Héron, tu ne vas pas bien ? Je te vois malade, ami. Qu’as-tu donc ?

— Carpe, je suis mourant. J’ai avalé tant et tant de saumons que je vais exploser. Je n’en puis plus.

— Héron, j’en suis désolé. D’autant plus que je te croyais capable d’exploits en la matière. C’est pour cela que j’étais venu te chercher. Je suis déçu que tu sois à ce point incapable d’assurer une tâche qui est, pour toi, pourtant si naturelle. C’est ennuyeux à bien des égards, pour le royaume et pour moi.

— Carpe, tu es bien injuste avec moi. J’ai fait en une journée ce que tu n’aurais pas fait en cent. J’avale des saumons et remets de l’ordre. Mais tu en es bien incapable pour ta part.

— Il n’est pas question de cela, Héron. J’attends de toi que tu sois le meilleur. Et ce n’est visiblement pas le cas. J’espère que demain tu seras plus efficace.

— Demain ? Mais le jour ne se lèvera pas sur moi ici, j’en fais la promesse. Je m’en vais reprendre ma vie dans mon bras de rivière. J’y étais plus à mon aise et les poissons n’étaient pas aussi agités. On ne m’y reprendra pas, je le jure.

— Si tu souhaites partir, Héron, pars donc sans te retourner. Nous ne garderons pas de souvenirs de toi ici, et je trouverai bien un autre animal plus à même de faire ton office. Il paraît qu’Ours a de bonnes dispositions. Va donc ! Il sera meilleur que toi, du moins, il ne pourra pas être pire.

Le Héron, fort contrit de ces paroles, s’envola difficilement en direction de son petit chez-lui. On put, depuis la forêt, suivre son vol aux cris de douleur qu’il poussait à chaque battement d’ailes.

Il n’est de pire conseiller pour un gourmand qu’un pâtissier. Et l’appât du gain n’est pas la raison la plus louable dans notre cas. Notre Héron a appris à ses dépens qu’il est bien ardu de faire le travail attendu si l’on attend de vous des prouesses. Les donneurs d’ordres sont de grands exigeants et ne sont pas toujours reconnaissants. Il est aisé de se faire posséder par de belles paroles si l’on est sensible aux flagorneries. La chute n’en est que plus dure et ce n’est pas parce que l’on nous nomme « magicien » que l’on sait le latin.

© Mitch, 2018

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