L’Atelier

Le Meunier que l’on fit roi

En cours · 6 min de lecture

Du plus loin que je me souvienne, cette histoire me fut contée par quelques vieilles grand-mères, le soir, au coin du feu. Je m’excuse par avance si je ne retranscris pas tous les détails. C’est un travail de mémoire, et la mienne n’est plus aussi fidèle qu’autrefois.

Elle disait à peu près ceci.

Un meunier, fort pauvre, faisait farine du peu qu’il pouvait. Les paysans lui apportaient du blé, parfois de l’orge, mais le plus souvent des châtaignes, qu’ils avaient jusqu’alors en grand nombre. Son moulin tournait tant bien que mal, et notre homme, sans connaître l’abondance, parvenait à vivre de son ouvrage.

Mais les récoltes étaient, d’année en année, des plus mauvaises. Bientôt, même les châtaignes vinrent à manquer. Le moulin ne tournait plus qu’à de rares occasions, et les paysans, qui n’avaient guère de grains à lui confier, prenaient l’habitude de s’arrêter devant sa porte pour se plaindre du sort.

C’est en ces temps difficiles que les colères les plus sournoises prennent racine, et notre pays n’y échappa point.

Les champs grondaient, les voix devenaient menaçantes. On pestait contre la pluie qui ne venait pas, puis contre celle qui venait trop. Le soleil lui-même avait sa part de reproches. Mais aucun de ces coupables ne pouvait être traîné devant un tribunal, ce qui contrariait fort les paysans.

L’âme humaine est, en ces choses, mal faite. Elle veut un responsable pour toute chose, même pour celles qui ne dépendent de personne. On peut alors crier haro sur le baudet lorsque la peste s’en vient. Cela dispense de chercher des réponses aux questions trop compliquées.

Notre meunier n’était pas le dernier à se plaindre.

Il avait toujours son mot à dire sur les affaires du royaume, et il lui arrivait d’assurer, devant quelque client, que les choses se seraient passées autrement si l’on avait pris la peine de lui demander son avis.

Un jeune abbé, assez vert sur ces questions, l’entendit un jour parler de la sorte.

— Meunier, tu sembles bien connaître les malheurs du pays. Que ferais-tu donc pour retrouver les récoltes d’antan ?

— Par ma foi, j’irais demander des explications au roi !

— Au roi ? Mais que pourrait-il faire contre le mauvais temps ?

— Je n’en sais rien, mais c’est lui qui doit nous protéger. Les récoltes diminuent et les impôts restent les mêmes. Voilà qui n’est guère juste. Puisqu’il y a moins de grains, il faudrait bien que chacun en laisse davantage à ceux qui les cultivent.

L’abbé trouva la réflexion pleine de bon sens. Il la répéta dès le dimanche suivant, durant son sermon, en prenant soin de nommer le meunier. Il expliqua que ce brave homme avait vu clair là où d’autres ne voyaient que misère et que le peuple était en droit de demander des impôts plus justes.

Il n’en fallut pas davantage.

On vint féliciter le meunier. On lui demanda ce qu’il pensait des taxes, puis des chemins, et bientôt de choses auxquelles il n’avait jamais songé. Il répondait comme il pouvait. Lorsqu’il hésitait, on louait sa prudence ; lorsqu’il parlait avec assurance, on admirait sa franchise.

Le peuple vient souvent chercher chez les autres ce qu’il sait déjà. Il aime surtout qu’on le lui répète avec conviction.

Notre meunier devint donc un homme que l’on consultait. Certains faisaient plusieurs lieues pour entendre ses conseils, et l’on repartait généralement fort satisfait d’avoir reçu une opinion semblable à celle qu’on avait apportée.

L’automne suivant, les récoltes furent plus mauvaises encore.

L’hiver venu, les paysans se présentèrent en nombre devant le moulin. Il fallait prendre une décision. On voulait savoir ce qu’il convenait de faire, ce qu’on pouvait espérer, et surtout qui devait répondre de leur malheur.

Le meunier était bien embarrassé.

Il aurait préféré qu’on lui apportât quelque sac de blé plutôt que tant de questions. Mais tous le regardaient, et l’abbé, présent parmi eux, semblait attendre une parole importante.

Notre homme se racla la gorge.

— Tout ceci est la faute du roi. S’il nous avait écoutés il y a deux hivers, nous n’en serions pas là !

Les paysans approuvèrent. Il était agréable de voir enfin désigné un responsable que l’on pouvait haïr sans craindre qu’il vînt à manquer de pluie.

Encouragé, le meunier ajouta :

— Si le roi était ici, je lui dirais ce que nous vivons !

La foule applaudit.

Elle est ainsi faite qu’elle aime les spectacles, surtout quand elle en connaît déjà les répliques. Notre meunier, qui n’avait jusque-là reçu que peu d’éloges dans sa vie, sentit quelque chose de nouveau lui monter à la tête.

— Moi, je sais ce que vous endurez ! Je suis comme vous !

Les applaudissements redoublèrent.

— Je connais cette terre. Je la travaille depuis toujours ! Avec moi, vous auriez de meilleures récoltes et des hivers moins rudes !

On l’acclama.

— Et si les récoltes étaient meilleures, pour sûr, nous serions tous riches !

Voilà qui plut davantage encore. Il n’est rien de plus commode que de promettre une richesse que l’on ne possède pas.

Le meunier n’avait jamais parlé devant tant de monde. Il regarda l’abbé, qui l’encourageait de la tête, puis les paysans qui levaient les bras.

Il fallait leur donner quelque chose de plus.

— Nos terres sont trop petites ! Voilà notre malheur. Il nous faudrait celles de nos voisins. Prenons-les ! Ce ne serait que justice !

Que n’avait-il dit !

Les cris se mêlèrent aux applaudissements. On se pressa autour de lui, on lui saisit les bras, et bientôt le meunier se retrouva porté sur les épaules de quelques paysans qui prirent la direction du château.

Il ne savait pas très bien ce que l’on attendait de lui, mais il était difficile de descendre sans tomber.

L’abbé marchait à ses côtés.

— Meunier, sache que tu as tout mon soutien. Mes ouailles seront désormais les tiennes. Je serai ton conseiller personnel, sois-en assuré.

— Mais où allons-nous donc ?

— Au château, voyons. Tu as raison, le roi doit répondre de ses fautes.

La foule s’empara du château sans grande difficulté. Le pauvre roi, à qui l’on reprocha les intempéries, les impôts et jusqu’aux mauvaises châtaignes, fut exécuté sans autre forme de procès.

Il fallait désormais trouver un nouveau souverain.

L’abbé prononça quelques paroles sur la sagesse du meunier. Les paysans se rappelèrent ses promesses. On le fit roi avant qu’il eût véritablement compris comment les choses s’étaient passées.

Le premier jour, il demanda ce qu’il convenait de faire.

On lui rappela ses engagements.

Il avait promis des récoltes abondantes, des hivers plus doux et des terres nouvelles. Les deux premières choses étant assez difficiles à commander, on décida de commencer par la troisième.

Notre meunier engagea donc des guerres contre les royaumes voisins, qui étaient encore, la veille, de fort bons alliés.

Les guerres sont formidables. Elles occupent un peuple avec une telle efficacité que celui-ci en oublie parfois jusqu’aux raisons de ses premières colères.

On ne se plaignait plus des mauvaises récoltes, mais du manque de soldats. Les hivers demeuraient rigoureux, seulement on avait désormais bien d’autres soucis pour les traverser. Quant aux impôts, il fallut les augmenter afin d’entretenir les armées.

L’abbé bénissait les armes, le meunier annonçait les victoires et les paysans enterraient leurs fils.

De farine, il n’était plus guère question.

Le meunier ne savait rien des affaires qu’il prétendait diriger. Il avait pourtant promis de tout arranger, et ceux qui l’avaient porté au pouvoir lui réclamaient maintenant ce qu’il ne pouvait leur donner.

Quand j’entends désormais des meuniers, secondés d’abbés, me promettre de meilleurs hivers, je me rappelle cette vieille histoire.

Il n’est de pire roi que celui qui promet sans savoir et qui parle sans connaître.

Partager ce texte

Vous voulez le faire lire à quelqu’un ? Partagez directement la page : le titre, l’extrait et l’image sont préparés pour les réseaux sociaux.

Facebook LinkedIn WhatsApp