L’Atelier

L’Hommage et la renommée

Vieux texte · 6 min de lecture

Ce qui est dit de vous en bien n’est pas forcément sans intérêt. Rarement le vôtre, il faut le concéder.

Notre histoire va tenter de le prouver.

Un homme de bien, homme de morale et de vertu, aimé et chéri par les siens, vint à mourir.

C’était un notable de la ville, et cela a son importance, comme nous le verrons. Il avait eu la charge, sa vie durant, des festivités du carnaval et des bals. Amateur éclairé des arts de son temps, il avait découvert nombre de bardes et de troubadours qui, sans lui, seraient peut-être restés d’illustres inconnus. Il écrivait quelques poèmes à ses heures, s’intéressait aux langues étrangères et connaissait jusqu’aux moindres détails des arts qu’il affectionnait.

Sa disparition fut donc vivement regrettée. La ville perdait un serviteur fidèle de ses réjouissances, et ceux qui l’avaient connu pleuraient un homme qui avait beaucoup donné sans jamais demander grand-chose.

Il était naturel qu’on songeât à lui rendre hommage. En pareille circonstance, quelques paroles adressées à la famille, une visite discrète ou une présence aux obsèques suffisent généralement à honorer le disparu.

Mais les choses ne se passèrent pas ainsi.

Le seigneur des lieux était fort peu apprécié de ses sujets. Ses décisions étaient contestées, ses discours moqués, et il ne pouvait plus traverser la ville sans entendre quelque mauvaise plaisanterie à son endroit. Un conseiller, homme avisé dans l’art de tirer profit des circonstances, vint le trouver.

— Seigneur, la mort de cet homme tombe à point nommé.

— Voilà une bien étrange façon de m’annoncer un décès.

— C’est pourtant une heureuse occasion pour vous. Le peuple aimait cet homme. Il le respectait même davantage qu’il ne vous respecte. Associez votre nom au sien, rendez-lui un hommage public, et vous verrez votre blason reprendre quelque éclat.

— Le crois-tu ? Les gens me reprochent tant de choses. Comment un discours pourrait-il leur faire oublier leurs griefs ? Et puis, je connaissais à peine cet homme.

— Voilà qui n’a aucune importance. Qui viendra vous contredire ? Le défunt ? Déclarez l’affection que vous lui portiez. Racontez quelques épisodes de sa vie, vantez sa générosité, faites-en un saint s’il le faut. Le peuple sera ému. Quant à vous, vous aurez montré combien vous savez aimer ceux qui vous servent.

Le seigneur réfléchit.

— Et tu penses que cela suffira ?

— Seigneur, l’émotion est une fort bonne conseillère lorsqu’on sait la faire travailler pour soi.

Le seigneur fit donc préparer la grand-place. On dressa une estrade, on disposa quelques tentures et l’on annonça à travers la ville qu’un hommage exceptionnel serait rendu au regretté notable.

Pendant ce temps, dans une taverne, plusieurs troubadours devisaient autour d’une table. Tous connaissaient le défunt. Quelques-uns lui devaient même leurs premières représentations. Sa disparition les attristait d’autant plus qu’ils se demandaient qui, désormais, les engagerait.

— Voilà une bien mauvaise affaire pour nous, disait l’un. Il était le seul à nous faire jouer durant les fêtes.

— Et les fêtes auront-elles seulement lieu cette année ? demandait un autre.

Le plus fin de la compagnie, qui avait jusque-là gardé le silence, leva son verre.

— Amis, nous ignorons ce que demain nous réserve. Il serait donc sage de songer d’abord à aujourd’hui.

— Que veux-tu dire ?

— Le seigneur prépare un hommage. Toute la ville sera sur la grand-place. Les rues seront pleines de gens émus, prêts à pleurer leur bienfaiteur. Si chacun de nous prenait place à un carrefour pour y jouer quelques airs, nous pourrions faire une fort belle recette.

— En un jour de deuil ? Les gens n’auront guère envie de nous entendre.

— Jouons donc les poèmes du regretté ! On nous verra célébrer sa mémoire. Les passants seront touchés et, pour peu qu’on leur rappelle ce qu’ils lui doivent, ils ouvriront leurs bourses avec davantage de générosité. Certains donneront deux fois, de peur de paraître moins affligés que leur voisin.

Les troubadours convinrent que l’idée était excellente. Ils se répartirent les rues et partirent chercher leurs instruments.

Le tavernier, qui avait prêté une oreille attentive à leur conversation, demeura seul derrière son comptoir.

La journée s’annonçait fort mauvaise. Les habitants désertaient sa salle, personne ne songeait à boire, et ses tonneaux risquaient de rester pleins jusqu’au lendemain.

Il regarda ses marmites, puis la porte par laquelle les musiciens venaient de sortir.

— Ma foi, se dit-il, ces gens ont raison. Pourquoi serais-je le seul à ne rien gagner de ce malheur ?

Il se souvint alors que le défunt appréciait le ragoût.

— Voilà qui fera parfaitement l’affaire. Je préparerai un ragoût à son nom. On viendra le manger en souvenir de lui. Au retour de l’hommage, les gens auront faim, et nul ne voudra manquer une occasion supplémentaire d’honorer ce brave homme. Quelle aubaine ! Avec un peu de chance, je ferai aujourd’hui la recette de l’année.

Il se mit aussitôt aux fourneaux.

L’idée se répandit rapidement. Un marchand de fleurs annonça que le disparu avait toujours préféré les siennes. Un boulanger proposa le pain que le regretté avait coutume d’acheter, bien qu’il ne l’eût jamais servi. D’autres découvrirent quelque souvenir ancien, une parole échangée ou une faveur reçue dont personne, jusqu’alors, n’avait entendu parler.

À l’heure de l’hommage, la place était noire de monde.

Le seigneur prononça un discours fort émouvant sur son cher ami. Les troubadours jouèrent avec ardeur. Les commerçants ne ménagèrent pas leur peine. Chacun avait quelque chose à raconter sur le défunt, et les anecdotes furent si nombreuses qu’il lui aurait fallu dix vies pour les avoir toutes vécues.

On pleura beaucoup. On dépensa davantage.

Avant la fin du jour, il n’était plus une personne dans la ville qui n’eût, d’une manière ou d’une autre, été un proche du disparu.

Le seigneur avait redoré son blason à peu de frais. Les troubadours rentrèrent les poches pleines. Le tavernier gagna plus d’une année de recettes, et les marchands se félicitèrent d’avoir si dignement participé au deuil.

Le bon peuple, pour sa part, regagna ses foyers, satisfait de sa générosité et plus léger de quelques deniers.

Le lendemain eut lieu l’enterrement.

Le cercueil fut porté jusqu’à la terre qui devait le recevoir. Il n’y avait ni estrade ni discours. Le seigneur avait d’autres affaires, les troubadours d’autres représentations, et le tavernier devait préparer son service.

Les marchands n’étaient pas venus non plus.

Quelques proches se tenaient autour de la fosse. Ceux-là avaient connu le défunt. Ils ne trouvèrent pas grand-chose à dire.

On le mit en terre.

Les hommages sont souvent discrets, et les paroles les plus douces ne sont pas toujours prononcées pour celui qui les reçoit. Les amours soudaines ont parfois de fort bonnes raisons de se déclarer. Quant aux hommes morts, ils trouvent toujours des amitiés nouvelles malgré leur rigidité.

Il faut croire que le meilleur des hommes, quelles que soient sa vie et ses mœurs, est toujours un homme mort.

Je le tiens, depuis ce jour, pour dit.

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