L’Ours et la Meute
Aux beaux jours, un ours (ma foi, de fort raisonnable taille) s’en revint à l’orée du bois qui l’avait vu naître. Il avait passé l’hiver dans une tanière, à l’abri du froid et des blizzards. Les premières fleurs se montraient à peine, et notre ami, de son pas lourd et décidé, s’en allait quérir du miel chez les abeilles.
Il enjamba quelques souches d’arbres morts et, en quelques lieues, parvint à la clairière qu’il recherchait.
Là, devant lui, s’offrit un spectacle auquel il ne s’attendait guère.
Une troupe d’animaux, en tenue de combat, occupait les lieux. On y voyait des heaumes, des casques, quelques lances et même une hallebarde. Une véritable armada, du moins si l’on en jugeait par l’attirail. En tête de ce curieux rassemblement se tenait un vieux loup, blanchi sous le harnais, que notre Ours avait déjà rencontré par le passé. Il portait une coiffe pointue et des galons sur les épaules.
L’attroupement semblait pour le moment bien inoffensif. C’était l’heure du repas. Une marmite mijotait sur un feu, et l’odeur qui s’en dégageait allécha fort compère Ours.
Sans prendre davantage de précautions, il s’avança vers le camp. Que pouvait-il craindre, lui qui était si gros ? D’un coup de patte, il aurait renversé la marmite et ceux qui se pressaient autour.
Il salua le Loup.
— Bonjour, messire Loup. Je suis Ours. Vous me connaissez certainement, je vivais ici aux beaux jours derniers.
Le Loup le considéra un instant.
— Ours, dis-tu ? Oui, j’ai quelque souvenir d’un animal te ressemblant. Que veux-tu ?
— Rien de bien compliqué. Je reviens chez moi.
— Chez toi ? Mais où est donc ce chez-toi ?
— Eh bien, ici même. Vous avez installé votre troupe dans ma clairière.
Le Loup fronça les sourcils.
— Ma troupe ? Que nenni ! C’est ma meute.
L’Ours promena son regard sur les animaux rassemblés. Il y avait là des lapins, quelques agneaux, un renard et plusieurs souris. Il chercha un autre loup, mais n’en trouva point.
— Votre meute, dites-vous ? Il me semble pourtant que vous en êtes le seul loup.
— Voilà qui est bien mal observé, Ours. Voyez là-bas sire Lapin et toute sa famille. C’est notre éclaireur. Il court plus vite que quiconque et ses yeux nous sont précieux. Messire Agneau, pour sa part, connaît tous les sentiers de la contrée. Sans lui, nous serions souvent perdus.
— Fort bien.
— Prenez encore Souris et Goupil. Ce sont les meilleurs hallebardiers que j’aie pu connaître. Chacun a son talent et sa place parmi nous.
— Je n’en doute pas, messire Loup. Mais je pensais que, pour former une meute, il fallait être de la même espèce. Être loup me paraissait un prérequis assez naturel.
— Quelle étroitesse d’esprit ! Ils sont tous mes semblables, ne vous en déplaise. Nous avons bien davantage en commun qu’il n’y paraît.
L’Ours examina une nouvelle fois les animaux.
— Ce commun doit m’échapper. Mais puisque vous l’affirmez, je serais bien en peine de ne pas vous croire.
Le Loup redressa fièrement la tête.
— Nous avons tous des poils, Ours. Voilà ce qui nous unit. Point de plumes ni d’écailles parmi nous. Nous sommes frères de poils.
Cette explication plut fort à l’Ours.
— À la bonne heure ! Je suis moi-même abondamment pourvu de poils. Il se trouve donc que je suis votre frère. Et puisque votre repas semble prêt, je serais bien aise de partager le couvert avec ma nouvelle famille. Il me vient grande faim.
Le Loup recula d’un pas.
— Tu n’y penses pas, Ours !
— Comment donc ? Je n’ai ni plumes ni écailles. Mes poils sont aussi nombreux que les vôtres, sinon davantage.
— Oui, mais ils sont fort différents. Regarde-les ! Ils sont raides, piquants et d’un brun bien trop foncé. Rien à voir avec ceux de nos frères. Tu comprendras que je ne puisse t’accepter parmi nous.
L’Ours regarda son pelage.
Il ne lui avait jamais paru constituer un obstacle à quoi que ce fût. Cependant, il n’était guère susceptible et n’avait aucune envie de disputer la qualité de ses poils avec un animal qui semblait leur accorder tant d’importance.
— Ma foi, soit. Je n’ai jamais appartenu à une famille de poils et je puis fort bien continuer ainsi. Mais puisque nous en avons terminé avec cette affaire, pourriez-vous déplacer votre meute un peu plus loin ? Je souhaiterais reprendre ma place dans cette clairière.
Le Loup posa sa patte sur le pommeau de son épée.
— Voilà une demande bien cavalière.
— Je ne crois pas. Je vivais ici avant de partir pour l’hiver.
— Et parce que tu vivais ici, nous devrions partir ?
— Il y a de charmants endroits à une lieue de là. Vous pourriez vous y installer sans difficulté.
Le Loup se tourna vers ses compagnons.
— Vous entendez, mes amis ? À peine arrivé, voilà qu’il prétend nous chasser !
Quelques animaux levèrent la tête. Le Lapin, qui mâchait une carotte, cessa un instant de manger.
— Je ne vous chasse pas, reprit l’Ours. Je demande simplement à retrouver ma clairière.
— Et pourquoi serait-elle davantage la tienne que la nôtre ? Parce que tu es plus gros ? Parce que nous sommes différents de toi ?
— Il n’est pas question de cela.
— Alors de quoi est-il question ? Nous vivons ici en bonne intelligence, et tu viens nous ordonner de partir. Tu nous trouves donc indignes de partager cette forêt ?
L’Ours commençait à regretter de s’être arrêté si près de la marmite.
— Messire Loup, je pense que nous nous comprenons mal. Je n’ai rien contre votre meute. Je souhaiterais seulement reprendre l’endroit où je vivais.
— Tu souhaites ! Voilà donc que tes souhaits devraient devenir nos obligations. Et les nôtres, qu’en fais-tu ?
— Je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas nous arranger. La forêt est grande.
— Ah ! Voilà maintenant que tu décides de la manière dont nous devons vivre ! Tu te crois donc seul maître de ces bois ?
— Je n’ai jamais prétendu cela.
— Mais tu le penses !
L’Ours demeura un instant silencieux. Il avait beau reprendre la conversation depuis le début, il ne voyait pas très bien à quel moment il avait pu tenir tous les propos que le Loup lui reprochait.
Il tenta une dernière fois de s’expliquer.
— Écoutez, Loup. Ne laissons pas cette mauvaise entente gâcher notre amitié. Nous nous connaissons depuis longtemps. Il doit bien exister un terrain d’arrangement.
Le Loup se redressa aussitôt.
— Notre amitié ? Tu oses parler d’amitié après nous avoir ordonné de quitter les lieux ?
— Je n’ai donné aucun ordre.
— Tu veux nous chasser, et tu prétends maintenant être notre ami. Voilà une conception bien personnelle de l’amitié.
— Mais enfin, je n’ai jamais dit…
— Tu n’as jamais dit quoi ?
— Je ne parle pas ici d’amitié, je cherche simplement…
— Ah ! Tu ne parles donc plus d’amitié !
Le Loup tira son épée.
— Mes frères, vous avez entendu ! Cet Ours refuse notre amitié. Il veut nous imposer sa loi et nous chasser de notre demeure !
— Mais non ! s’écria l’Ours, de plus en plus désemparé.
— Qui refuse d’être notre ami choisit d’être notre ennemi. À moi, la meute ! On m’attaque !
Les animaux se précipitèrent.
L’Ours n’eut guère le temps de comprendre ce qui lui arrivait. Une lance lui entailla le flanc, un coup de hallebarde le fit reculer, et bientôt toute la meute fondit sur lui. Il tenta bien de repousser ses assaillants, mais ils étaient nombreux et ne lui laissèrent aucun répit.
En moins d’une minute, notre ursidé défaillit sous les coups.
Le Loup rengaina son épée. Il félicita ses compagnons de leur courage et de leur solidarité, puis leur expliqua qu’ils venaient de défendre leur droit à vivre ensemble dans la paix et le respect.
Après quoi chacun reprit sa place autour de la marmite.
Le repas avait un peu refroidi.
Si l’union fait la force, elle n’est pas toujours synonyme de bonté. Les meutes se trouvent volontiers des ennemis pour mieux se convaincre qu’elles sont des familles. Les prétextes ne manquent jamais lorsqu’il s’agit de faire taire celui dont on ne veut pas entendre la demande.
Notre Ours avait cru pouvoir discuter de sa clairière. Le Loup, quant à lui, avait déjà choisi ce qu’il convenait d’entendre.
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