Chapitre 1 Le scooter de Kant

Chapitre 1 — Est-ce qu’on doit toujours dire la vérité ?

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Chapitre 1

Est-ce qu’on doit toujours dire la vérité ?

Le muret qui longe le parking du collège possède exactement la bonne hauteur pour quatre adolescents qui n’ont aucune envie de rentrer chez eux. À mon avis, personne ne l’a conçu pour ça, mais les grandes réussites architecturales sont parfois accidentelles. Lina occupe le bout, les talons calés contre la pierre. Noé s’est installé à côté avec un paquet de chips ouvert entre les genoux. Inès garde son sac sur le dos comme si elle comptait partir dans dix secondes. Elle le garde ainsi depuis vingt minutes. Malo reste debout parce qu’il est le plus grand et qu’il estime que cela doit bien servir à quelque chose. Le téléphone de Lina vibre contre la pierre.

— C’est ma mère.

Elle ne le touche pas. Il vibre encore.

— Elle veut que je rentre. Contrôle de maths demain.

Noé replonge la main dans le paquet.

— Et tu veux pas rentrer.

— Je veux pas rentrer.

Inès se penche par-dessus l’épaule de Lina.

— Elle a écrit trois messages.

— Je sais.

Noé s’essuie les doigts sur son jean et tend la main.

— Attends. Le problème, c’est de pas mentir. Donc tu mens pas.

Tu écris quelque chose de vrai. Il prend le téléphone et dicte avec le sérieux d’un démineur qui aurait trouvé une bombe dans un agenda scolaire.

— « Je suis devant le collège. On a sorti le livre de maths. »

Malo croise les bras.

— On n’a pas sorti le livre de maths.

Noé se lève, ouvre le sac de Malo sans lui demander, en extrait le manuel et le pose bien à plat sur le muret.

— Maintenant si.

Lina rit. Inès non.

— C’est un mensonge.

Noé se rassoit.

— Chaque mot est vrai. Tu peux vérifier un par un.

Malo hausse une épaule.

— Ils jouent sur les mots.

— Merci, dit Noé.

— J’ai pas dit que c’était bien. J’ai dit que c’était des mots.

Lina relit la phrase deux fois et l’envoie. La réponse arrive presque aussitôt. « D’accord. Je te fais confiance. » Lina range son téléphone dans sa poche. Elle le ressort dix secondes plus tard. Le relit. Le range. Noé la regarde faire.

— Ça va ?

— Parfaitement.

— Tu viens de lire trois fois « je te fais confiance ».

— Je vérifie qu’elle l’a pas modifié.

— Un message reçu ?

— Occupe-toi de tes chips.

Un scooter entre sur le parking à la vitesse prudente d’un homme qui a déjà connu plusieurs siècles sans assurance tous risques. Le conducteur tourne large et s’arrête devant eux. Long manteau. Chaussures à boucles. Casque trop petit. Il coupe le moteur, retire ses gants, puis son casque. Une perruque blanche apparaît, un peu écrasée sur le sommet du crâne. L’homme les regarde.

— Wesh.

Le silence est immédiat. Même le paquet de chips semble avoir honte. Inès ferme les yeux.

— Non.

— Pardon ?

— Faites pas ça.

— Quoi donc ?

Lina précise :

— Tout ce qui vient de se passer depuis « wesh ».

L’homme fouille dans son manteau et en sort un petit livre cartonné dont plusieurs pages portent déjà des coins pliés.

— Pourtant, le manuel indique très clairement, page trente-

deux : « La salutation rituelle chez les jeunes est “wesh”, voire “wesh pélo” dans certaines régions françaises. » Noé regarde la couverture.

— Il date de quand ?

L’homme retourne le livre.

— Deux mille sept.

— Voilà, dit Inès.

Il examine la date avec la mine d’un homme qui découvre qu’un vieil ami lui ment depuis dix-neuf ans.

— Il est pourtant écrit « édition revue et actualisée ».

Lina tend la main.

— Donnez.

— Pourquoi ?

— Je vais écrire « non » page trente-deux.

Il serre le manuel contre lui.

— Nous nous connaissons à peine.

— C’est suffisant.

L’homme le range avec une lenteur qui indique qu’il n’a pas renoncé.

— Reprenons. Bonjour. Emmanuel Kant. Philosophe. Je me suis

surtout occupé de morale, de raison, de liberté et de quelques autres problèmes qui m’ont pris beaucoup plus de temps que prévu. Il sort quatre cartons crème.

— Voilà ma carte.

Malo lit la sienne.

— « Emmanuel Kant. Königsberg2. Morale, connaissance,

esthétique. » Noé lève la tête.

— C’est où, Königsberg ?

— Une ville dont je suis pratiquement jamais sorti.

Lina regarde le scooter. Puis Kant. Puis de nouveau le scooter.

— Vous rattrapez votre retard.

Kant pose son casque sur la selle.

— De quoi parliez-vous ?

aujourd’hui Kaliningrad et se trouve en Russie.

Inès désigne le téléphone de Lina. Cette dernière hésite, puis lui montre l’écran. Kant lit.

— Que voulez-vous que votre mère comprenne ?

— Que je révise.

— Et vous révisez ?

Noé désigne le manuel de maths posé près du paquet de chips.

— Le livre est sorti.

Kant observe le livre. Puis Noé.

— Le livre est sorti. Vous, beaucoup moins.

Malo s’assoit sur le muret. Il évite normalement de le faire parce que sa mère prétend que la pierre abîme les pantalons, mais certains débats exigent des sacrifices.

— Elle n’a écrit aucune phrase fausse.

— Non, dit Kant. Elle a utilisé des phrases vraies pour fabriquer

une idée fausse dans la tête de quelqu’un. Lina fronce les sourcils.

— Donc le mensonge n’est pas dans les mots.

— Il est dans ce que vous cherchez à provoquer.

Noé lève un doigt.

— Ça devient dangereux, votre truc. Si je dis à ma mère : « J’ai

fini mes devoirs », et qu’elle comprend que j’ai bien travaillé, c’est ma faute ? Kant le regarde.

— Aviez-vous prévu qu’elle le comprenne ?

Noé hésite.

— Un peu.

— Alors vous connaissez déjà la réponse.

— J’aime pas votre méthode.

— Elle a cet avantage.

Lina retourne son téléphone sur la pierre.

— Bon. Mais pourquoi c’est mal ? Ma mère est contente, je suis

contente, personne n’est blessé. Kant s’appuie contre son scooter.

— Imaginez que tout le monde fasse comme vous. Chaque fois

qu’une vérité dérange, on construit une phrase techniquement exacte qui permet de tromper l’autre. Tout le monde. Tout le temps. Noé hausse les épaules.

— Ça arrive déjà.

— Et alors ?

— Le monde tourne encore.

— Avec une qualité de rotation discutable.

Noé se tait. Kant poursuit :

— Si votre mère savait que tout le monde utilise les mots de cette

manière, que ferait-elle en recevant votre message ? Lina regarde l’écran retourné.

— Elle le croirait pas.

— Donc votre astuce ne fonctionne qu’à une condition.

— Laquelle ?

— Que les autres soient plus honnêtes que vous.

Le visage de Lina se ferme un peu. Kant reprend :

— Une règle qui fonctionne uniquement lorsque les autres ne

l’appliquent pas n’est pas vraiment une règle. C’est une resquille3. Noé ouvre la bouche. Malo le devance.

— Attendez. Il existe forcément des cas où mentir est mieux.

Le fait de profiter d’un avantage sans payer ni faire la queue, en comptant sur le fait que les autres, eux, respectent la règle.

— Par exemple ?

Noé se redresse. Il tient son idée. Cela se voit à sa façon de repousser le paquet de chips comme si les pommes de terre n’avaient plus rien à apporter au débat.

— Inès se cache chez moi. Un type frappe à la porte. Il veut la

tuer. Il me demande où elle est. Je fais quoi ? Je lui donne l’adresse de la chambre ? Inès tourne la tête vers lui.

— Pourquoi c’est toujours moi qui me fais tuer dans tes

exemples ?

— Parce que Lina aurait déjà frappé le type avec une chaise.

Lina acquiesce4.

— Probable.

Kant, lui, ne sourit pas.

— Vous n’avez pas le droit de mentir.

Le silence tombe. Lina glisse du muret.

— Pardon ?

— Vous pouvez vous taire. Refuser de répondre. Fermer la porte.

Appeler de l’aide. Vous ne devez aucune information à cet homme.

— Mais vous mentez pas.

— Non.

— Et s’il insiste ?

— Je maintiens.

Inès croise les bras.

— Donc vous préférez avoir la conscience tranquille et moi

morte. Cette fois, Kant met du temps à répondre. Ce temps-là compte plus que la réponse.

— C’est une objection qu’on m’a adressée de mon vivant. Elle ne

m’a pas fait changer d’avis. Il marque une pause.

— Elle ne m’a pas laissé tranquille non plus.

Noé incline la tête.

— Ça aurait été plus rapide de dire « je sais pas ».

— Je ne mens pas.

— Ah oui. J’oubliais.

Le téléphone de Lina se met à sonner. Pas une vibration discrète cette fois. Une vraie sonnerie, avec « MAMAN » qui occupe tout l’écran. Les quatre regardent le téléphone. Noé articule sans un son : « Le livre est sorti. » Lina lui lance un regard qui pourrait interrompre une carrière politique. Elle décroche et s’éloigne de trois pas.

— Oui.

Un temps.

— Non.

Elle passe une main dans ses cheveux.

— En fait… je suis toujours devant le collège.

Silence.

— Non. Je révise pas.

Elle ferme les yeux.

— J’ai écrit ça pour que tu croies que je révisais.

Même Kant évite de la regarder. Lina écoute encore quelques secondes, puis raccroche. Elle revient, prend le livre de maths et le tend à Malo.

— Je rentre.

Personne ne répond.

— Et je suis privée samedi.

Elle enfile son sac.

— La philosophie, c’est nul.

Kant récupère son casque.

— Je n’ai jamais promis que faire ce qu’on juge juste serait

pratique.

— C’est exactement ce que je viens de dire. C’est nul.

Kant réfléchit.

— Oui.

Il enfourche son scooter et tapote la selle derrière lui.

— Je peux vous déposer.

Lina regarde le casque unique. Le manteau. Le scooter. Puis Kant.

— Et je raconte quoi à ma mère quand elle demande comment je

suis rentrée ?

— La vérité.

— C’est bien ce que je pensais.

Kant démarre. Il contourne un poteau, prend la sortie du parking et disparaît derrière la haie dans une direction qui ne mène absolument pas vers Königsberg. Noé secoue son paquet pour rassembler les miettes.

— Bon. Par contre samedi, si tu demandes à aller chez Inès pour

travailler, et qu’Inès est là, et qu’il y a un cahier ouvert quelque part dans la pièce…

— Non, dit Inès.

Lina s’éloigne de quelques mètres.

Elle s’arrête. Se retourne.

— Demande-moi lundi.

EMMANUEL KANT 1 – 1